samedi 3 mars 2007, par mars
Cette annonce aurait intéressé Brillat-Savarin, qui se décrit lui-même, avec bonne humeur, atteint d’une obésité tronculaire, « qui se borne au ventre » et qui n’existe pas chez les femmes ; c’est ce que B.-S. appelle la gastrophorie ; ceux qui en souffrent sont des gastrophores (ils ont l’air, en effet, de porter leur ventre devant eux) :
« Je suis de ce nombre, dit B.-S, mais, quoique porteur d’un ventre assez proéminent, j’ai encore le bas de la jambe sec, et le nerf détaché comme un cheval arabe. »
On sait la fortune immense de ce thème dans notre culture de masse : pas de semaine où il n’y ait, dans la presse, un article sur la nécessité et les moyens de maigrir.
Cette rage de minceur remonte sans doute, de relais en relais, à la fin du XVIII siècle ; sous l’influence de Rousseau et des médecins suisses Tronchin et Tissot, il se forme une nouvelle idée de l’hygiène :
le principe en est la réduction (et non plus la réplétion) ; l’abstinence remplace l’universelle saignée ; la nourriture idéale est faite de lait, de fruits, d’eau fraîche.
Lorsque B.-S. consacre un chapitre de son livre à l’obésité et aux moyens de la combattre, il se conforme donc au sens de cette Histoire mythologique dont nous commençons à connaître l’importance.
Toutefois, en tant que gastronome, B.-S. ne peut mettre l’accent sur l’aspect naturaliste du mythe : comment pourrait-il défendre en même temps le naturel rural (lait et fruits) et l’art culinaire qui produit les cailles truffées à la moelle et les pyramides de meringue à la vanille et à la rose ?
L’alibi philosophique - d’origine rousseauiste - s’efface au profit d’une raison proprement esthétique : certes, on n’en est pas encore au moment historique (le nôtre) où il va de soi qu’être mince est plus beau qu’être gras (proposition dont l’histoire et l’ethnologie attestent la relativité) ;
l’esthétique du corps évoquée par B.-S. n’est pas directement érotique ; elle est picturale : le principal méfait de l’obésité est de « remplir des cavités que la nature avait destinées à faire ombre », et de « rendre à peu près insignifiantes des physionomies très piquantes » ; le modèle du corps, c’est en somme le dessin de genre, et la diététique est une sorte d’art plastique.
Quelle idée B.-S. a-t-il du régime d’amaigrissement ?
A peu près la nôtre. II connaît très bien, pour l’essentiel, les différences du pouvoir calorique des aliments ; il sait que les poissons, et surtout les coquillages, les huîtres, sont peu caloriques, et que les féculents, les farineux, le sont beaucoup ; il déconseille la soupe, les pâtisseries sucrées, la bière ; il recommande les légumes verts, le veau, la volaille (mais il est vrai, aussi, le chocolat !) ; il conseille de se peser régulièrement, de manger peu, de dormir peu, de faire beaucoup d’exercice, et il redresse en passant tel ou tel préjugé (comme celui qui conduisit une jeune fille à la mort pour avoir cru qu’en avalant beaucoup de vinaigre elle maigrirait) ; ajoutez à cela une ceinture antiobésique et du quinquina.
La participation de B.-S. au mythe de l’amaigrissement, si puissant aujourd’hui, n’est pas indifférente ;
il a esquissé une synthèse très moderne de la diététique et de la gastronomie, postulant qu’on pouvait garder à la cuisine le prestige d’un art compliqué, tout en la pensant selon une vue plus fonctionnelle ; synthèse un peu spécieuse, car le régime d’amaigrissement reste une véritable ascèse (et c’est à ce prix psychologique qu’il réussit) ; du moins une littérature a-t-elle été fondée : celle des livres de cuisine élaborés selon une certaine raison du corps.
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