vendredi 9 mars 2007, par mars
Célèbre depuis les années 30 pour ses photos noir et blanc de personnalités, le Studio Harcourt est très vite entré dans "la légende" , Roland Barthes passe au crible ce style, ces choix d’une photographie, d’un art, et , aussi d’une iconographie tout à fait d’actualité …
… Comment créer des légendes avec un simple être humain, … et que dire des photographies des personnages politiques ? … regardez bien les affiches électorales …
(Extraits)
L’acteur d’Harcourt est un dieu ; il ne fait jamais rien : il est saisi au repos.
Un euphémisme, emprunté à la mondanité, rend compte de cette posture : l’acteur est supposé « à la ville ». Il s’agit naturellement d’une ville idéale, cette ville des comédiens où rien n’est que fêtes et amours alors que sur la scène tout est travail, « don » généreux et éprouvant.
Et il faut que ce changement surprenne au plus haut point ; il faut que nous soyons saisis de trouble en découvrant suspendue aux escaliers du théâtre, comme un sphynx à l’entrée du sanctuaire, l’image olympienne d’un acteur qui a dépouillé la peau du monstre agité, trop humain, et retrouve enfin son essence intemporelle.
L’acteur prend ici sa revanche : obligé par sa fonction sacerdotale à jouer quelquefois la vieillesse et la laideur, en tout cas la dépossession de lui-même, on lui fait retrouver un visage idéal, détaché (comme chez le teinturier) des impropriétés de la profession. Passé de la « scène » à la « ville », l’acteur d’Harcourt n’abandonne nullement le « rêve » pour la « réalité ».
C’est tout le contraire : sur scène, bien charpenté, osseux, charnel, de peau épaisse sous le fard ; à la ville, plane, lisse, le visage poncé par la vertu, aéré par la douce lumière du studio d’Harcourt.
A la scène, quelquefois vieux, tout au moins accusant un âge ; à la ville, éternellement jeune, fixé à jamais au sommet de la, beauté,) … idéalement silencieux, c’est-à-dire mystérieux, plein du secret profond que l’on suppose à toute beauté qui ne parle pas. …
Encore ce pur visage est-il rendu entièrement inutile - c’est-à-dire luxueux - par l’angle aberrant de la vue, comme si l’appareil d’Harcourt, autorisé par privilège à capter cette beauté non terrestre, devait se placer dans les zones les plus improbables d’un espace raréfié, et comme si ce visage qui flotte entre le sol grossier du théâtre et le ciel radieux de la « ville », ne pouvait être que surpris, dérobé un court instant à son intemporalité de nature, puis abandonné dévotement à sa course solitaire et royale ;
tantôt plongée maternellement vers la terre qui s’éloigne, tantôt levée, extatique, la face de l’acteur semble rejoindre sa demeure céleste dans une ascension sans hâte et sans muscles, au contraire de l’humanité spectatrice qui, appartenant à une classe zoologique différente et n’étant apte au mouvement que par les jambes (et non par le visage), doit regagner à pied son appartement.
(… Marcher est peut-être - mythologiquement - le geste le plus trivial, donc le plus humain. Tout rêve, toute image idéale, toute promotion sociale suppriment d’abord les jambes, que ce soit par le portrait ou par l’auto.)
Réduites à un visage, à des épaules, à des cheveux, les actrices témoignent ainsi de la vertueuse irréalité de leur sexe - en quoi elles sont à la ville manifestement des anges, après avoir été sur scène des amantes, des mères, des garces et des soubrettes.
Les hommes, eux, à l’exception des jeunes premiers dont il est admis qu’ils appartiennent plutôt au genre angélique, puisque leur visage reste, comme celui des femmes, en position d’évanescence, les hommes affichent leur virilité par quelque attribut citadin, une pipe, un chien, des lunettes, une cheminée-accoudoir, objets triviaux mais nécessaires à l’expression de la masculinité, audace seulement permise aux mâles, et par laquelle ’acteur « à la ville » manifeste à la manière des dieux et des rois en goguette, qu’il ne craint pas d’être parfois un homme comme les autres, pourvu de plaisirs (la pipe), d’affections (le chien), d’infirmités (les lunettes) et même de domicile terrestre (la cheminée).
… Le visage est ici un objet romanesque ; son impassibilité, sa pâte divine suspendent la vérité quotidienne, et donnent le trouble, le délice et finalement la sécurité d’une vérité supérieure. …
Par voie de conséquence, la photographie d’Harcourt est pour le jeune comédien un rite d’initiation, un diplôme de haut compagnonnage, sa véritable carte d’identité professionnelle. … c’est l’acte solennel par quoi la société entière accepte de l’abstraire de ses propres lois physiques et lui assure la rente perpétuelle d’un visage qui reçoit en don, au jour de ce baptême, tous les pouvoirs ordinairement refusés, … à la chair commune : une splendeur inaltérable, une séduction pure de toute méchanceté, une puissance intellectuelle …
Voilà pourquoi les photographies de Thérèse Le Prat ou d’Agnès Varda, par exemple, sont d’avant-garde : elles laissent toujours à l’acteur son visage d’incarnation et l’enferment franchement, avec une humilité exemplaire, dans sa fonction sociale, qui est de « représenter », et non de mentir.
Pour un mythe aussi aliéné que celui des visages d’acteurs, ce parti est très révolutionnaire : ne pas suspendre aux escaliers les d’Harcourt classiques, bichonnés, alanguis, angélisés ou virilisés (selon le sexe), c’est une audace dont bien peu de théâtres se payent le luxe.
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