lundi 24 mars 2008, par mars
Jean Clair commence son livre , un pamphlet [1], en affirmant son amour pour l’art.
Le tout premier paragraphe, superbe, suffit à lui seul à expliquer pourquoi nous, humanité, créons et admirons des œuvres d’art depuis 50000 ans au moins.
Il annonce toutefois un désenchantement. (Au fil de son livre, on verra que le mot est faible, "dégout" ou "haine" seraient plus proches).
L’art est un besoin, humain, premier, mais, lui, Jean Clair, n’en veux plus, on saura pourquoi.
« J’aime toujours l’art" dit-il en précisant aussitôt que cet amour est devenu « jaloux », « attentif » et « exigeant » ; comme un amateur de bon vin, il n’accepte d’aller boire à la source que lorsque les conditions sont favorables, dans « … ces lieux de solitude , de silence, de lumière … de plus en plus rares.
Il n’est pas le seul , n’est ce pas , à rêver d’une journée entière passée dans la Chapelle Sixtine, seul, en silence, dans la clarté naturelle de l’été. En vérité, on se demande qui refuserait l’offre !
Au début, donc, il y a « le choc artistique » dit Jean Clair se penchant sur les souvenirs de ses premières années. Une expérience du beau, avec une reproduction de Matisse dans sa salle de classe et une expérience du laid, avec une soirée « art contemporain » dans une église.
Dans son histoire, le laid est associé au moderne et au profane. Soit. C’est son expérience mais tout lieu n’est-il pas profané par la laideur ?
Beaucoup d’entre nous ont sans doute en mémoire, comme Jean Clair, une première émotion esthétique à l’école ou en consultant l’imagerie des livres d’école.
Regrettons qu’il ne saisisse pas l’occasion pour parler de l’éducation à l’art auprès de nos enfants.
Je connais une artiste peintre qui, depuis des années, propose aux écoles maternelles et primaires de sa ville de venir dans les classes avec quelques uns de ses tableaux. Chaque rencontre est un évènement, pour les enfants et pour l’artiste aussi. Mais elles sont loin d’être nombreuses : 8 fois sur 10 la proposition est rejetée prétextant des obstacles administratifs ou un programme scolaire trop chargé.
L’émotion esthétique passe aussi par la rencontre du laid. Inutile d’aller dans un endroit précis ou d’assister à une représentation d’œuvre contemporaine (le laid en art est-il ce que l’on ne comprend pas ?)
Nos enfants ont malheureusement l’occasion, au quotidien de rencontrer le laid (et de s’y habituer !). Il lui suffit de regarder les murs de sa ville, les espaces aménagées pour les voitures, routes et parking, les supermarchés …
Notre 21ème siècle tout occupé qu’il est à ne s’agiter que pour du rentable oublie d’investir dans la qualité esthétique de ce qui nous entoure : les villes sont grises, sales sonores et sentent mauvais ! Et ce n’est pas les malheureuses fleurs plantées au milieu des carrefours giratoires qui vont masquer tout le reste.
Tel est le monde que les adultes proposent aux yeux tous neufs de nos enfants.
Pour leur montrer du beau il faudrait les entrainer dans des musées silencieux, vides et sombres ? Sans aucune mise en scène, juste par abandon de l’effort du beau, nous subissons au quotidien la vulgarité du "tout rentable » des zones commerciales, des containers de déchets ménagers, des panneaux publicitaires dans nos paysages …
Je prétends que l’absence de beau dans tout ce qui nous entoure nuit gravement au bonheur [2]et que les musées ne sont pas des « sanctuaires du beau » , ils ne sont pas là pour « aller y prendre un bol de beau » comme on prend un bol d’air en allant à la montagne deux semaines par an. Nous parlons ici d’une exigence au quotidien.
Les musées dit Jean Clair ne proposent plus « cette rencontre unique » entre l’œuvre et l’individu, ils la refusent même, préférant le « transport de masse », comme dans les grandes surfaces commerciales.
L’église ne croit plus guère à l’art : elle ne propose à notre admiration que des reliques …
La république a oublié le sens et l’usage de l’art.
Tous trois, musées, église et République sont aujourd’hui prêts à vendre leurs trésors au lieu d’investir un centime pour les préserver.
Ainsi la valeur s’attache à l’argent et non plus au bien être, à l’émotion et au plaisir de partager un moment exceptionnel. Ainsi, tout s’achète et tout se vend, sans nous inviter à comprendre on nous dicte le bon et le beau, tarif à l’appui.
Il y a effectivement de quoi être triste et vouloir rester chez soi et contempler un beau livre d’art … si on a un chez soi et une bibliothèque.
Jean Clair annonce en termes sévères son mépris pour les créations artistiques contemporaines.
« … Aujourd’hui, pire encore, ce qu’on appelle « art » n’est plus qu’un idiotisme exprimant les caprices infantiles d’un individu qui croit ne plus rien devoir à personne »
Plus loin des termes sont plus violents encore mais conformes au rejets vu au 19ème pour les peintres impressionnistes ou au 20ème siècle les hurlements devant les premiers travaux cubistes.
Nous avons déjà lu cela mille fois et nos musées sont les témoins de rejets-accueils successifs du podium académique de l’art.
Qu’est-ce que l’art ? Bonne question .
Chaque époque, chaque culture, accorde à son pouvoir dominant le droit d’en donner la définition. Cela donne parfois quelques surprises.
Ainsi nous disposons une large bibliothèque de livres intitulés « Histoire de l’art ». L’un des plus connus et mis à la disposition du public dans presque toutes les bibliothèques est. L’ Histoire de l’art. de E.H.Gombrich édité par Gallimard. (Seize éditions).
Cet auteur fait commencer l’histoire de l’art à l’époque des pyramides égyptiennes et évacue d’une revers de main tout ce qui a été fait avant (donc les peintures et sculptures préhistoriques) sous prétexte que ces « primitifs » créaient pour produire … et donc, ce n’est pas de l’art ! Hypothèse étonnante, fragile, dictée comme une règle intangible et pourtant ! [3]
Reconnaissons tout simplement que nous, chrétiens d’occident, vivons encore aujourd’hui sous l’emprise de normes religieuses qui organisent les créations humaines ainsi :
ce qui est païen est un outil
ce qui religieux est art
toute création d’art n’a de sens que si elle est destinée à s’élever vers Dieu.
C’est ainsi que les peintures des Grottes de Lascaux, analysées lors de leur découverte par un homme d’église (l’Abbé Breuil, surnommé « le pape de la préhistoire » , il en fallait un !) ont reçu une explication religieuse du genre « ils devaient faire des prières pour mieux chasser … » et , on en est toujours là un siècle après !
C’est le nombrilisme du masculin chrétien occidental qui se croit omniscient et universel .
Pour revenir au texte de Jean Clair, il y est affirmé à plusieurs reprises que l’art commence avec le culte.
Toujours dans « le pouvoir des images » , l’évocation des effets bénéfiques ou maléfiques des images pieuses on peut lire « les images venues de deux ou trois mille ans d’une tradition écrite – Le Livre- , fondées sur une passion des images inconnue ailleurs, sont les produits d’une histoire dont la symbolique était autrement plus complexe que celle éphémère et sans histoire des objets de magie surgis d’une culture orale et de la pensée animiste » … suit un point d’interrogation.
Les Dogons apprécieront !
Dans un musée, il y a des œuvres d’art et nous venons de voir que la définition que donne Jean Clair de ce qu’est une oeuvre d’art mérite d’être largement débattue.
Dans les musées, il y a également des visiteurs, hommes, femmes, enfants. Trop de visiteurs dit Jean Clair.
Il est vrai que les « Tour Opérators » mettent dans leur menu la visite d’un musée entre un pique-nique sur une aire d’autoroute et la soirée « libre » au supermarché. Cela fait évidement beaucoup de monde et pas forcément des personnes attentives au langage de l’art.
Il y a en effet trop de monde, qui passe trop vite, qui fait trop de bruit et les amateurs d’art, les vrais passent au large de ces endroits pourtant fait pour eux aussi …
Les parisiens, en bon coloniaux qu’ils et elles sont encore , jugement que tout est dans leur ville, que la province est vide de toute richesse et ne vaut que pour la vue des paysages, en se bouchant le nez …
Il y a beaucoup de monde dans les musées parisiens c’est vrai et cela gâche la visite (file d’attente, troupeau à suivre, temps de pose devant un tableau limité à quelques secondes …), c’est vrai aussi.
La solution évidente est de répartir les richesses du territoire, sur le territoire !
On ne se bouscule pas dans un musée de province et beaucoup de villes et campagnes sont prêtes à accueillir des oeuvres, à peine vues, sur les cimaises de la capitale.
Les gens de province doivent payer cher pour voir les oeuvres d’art : le voyage, l’hôtel, la file d’attente, le prix d’entrée, les jours de congés nécessaires pour le déplacement …
Pour le bien être de l’art et de chacun, pourquoi ne pas installer de vrais musées en provinces et pour une fois, ce seraient les parisiens qui paieraient le voyage ?
Par ailleurs , Jean Clair attire notre attention sur un point précis, bien vu :
« Si la méconnaissance de l’iconographie – l’ignorance du sens des œuvres – interdit au simple visiteur de comprendre ce qu’il a sous les yeux, demeure, dans la visite rituelle d’un musée, la croyance naïve que les tableaux ou les sculptures … lui parlent directement ».(page 29)
Combien de personnes pensent en effet, encore aujourd’hui, que la connaissance en art est inutile ou « sentir » une œuvre, qu’aucun effort n’est nécessaire, que « ça parle » ou « ne parle pas » comme s’il s’agissait d’images pieuses douées du pouvoir d’atteindre l’âme de celle ou celui qui regarde un instant.
Il faut passer par les écrits de Daniel Arasse pour comprendre que la contemplation s’accompagne de longs moments d’apprentissage qui seuls permettent de « gouter » enfin les mets les plus fins. Cela est vrai pour tant de domaines différents : pour apprécier un bon vin, un bon livre, un voyage dans un pays lointain, une pièce de théâtre …
Ce sujet, traité en quelques lignes, pose pourtant une question importante à laquelle les industries culturelles répondent trop souvent à notre place : l’être humain est-il fait pour se comporter comme un mouton-consommateur ? Bien sûr que non, et pourtant nous recevons (par les médias , les publicités) chaque jour des injonctions à consommer : un voyage, un film, un livre, un spectacle au Zénith … Dommage qu’il n’y ait pas la même énergie (et les mêmes finances) pour formuler des injonctions à savoir !
Comme le fait Jean Clair (page 94) , rappelons la définition que l’ICOM (le Conseil International des Musées) donne de la finalité d’un musée : « Exposer des œuvres à des fins d’étude, d’éducation et de délectation ».
est le sujet principal développé dans le livre et sa lecture permet une bonne connaissance de la question. L’analyse de Jean Clair confirme les protestations diffusées « en son temps » (Voir ) et permet de voir juste dans les effets à long terme de cette décision , en quelque sorte « financière ». Voir la pétition [4]
Jean Clair reprend et développe des propos du début de l’ouvrage sur l’art et les sciences, leur donnant une origine pour le moins restreinte : le monde occidental chrétien : « l’aventure dura vingt siècles …l’art et la science ont été les surgeons de cette curiosité inlassable, scrutatrice, illustratrice, figurative, que l’art occidental et lui seul a développé. »
Et, plus loin (p129) : « L’art est né, non du culte des dieux mais du culte des morts. » Nous retrouvons là les propos de E. Gombrich dans ses 17 rééditions de « Histoire de l’art » qui explique en toute bonne foi pourquoi, selon lui , l’art commence en Egypte , les millénaires d’art préhistorique passent à la trappe , comme d’habitude (Voir l’analyse Histoire de l’art, E.H. Gombrich, notes de lecture ) ET POURTANT !
Pour conclure - Inutile d’acheter ce livre, il n’y a pas pour 12 euros de choses à apprendre sinon peut être pour voir comment un ex_directeur de musée (Musée Picasso) peut écrire (c’est très bien écrit) n’importe quoi et être édité alors que des dizaines d’auteurs cherchent désespérément le moyen de publier leur travail.
Espérons que le "café Voltaire" de Flammarion sera fréquenté par d’autres esprits, écrivant des textes plus ouverts, moins désenchantés.
Au sujet de la vente d’œuvres des musées nationaux : Les musées auraient des "oeuvres libres d’utilisation" à vendre ...
Pétition « Musées à vendre » Musées à vendre . Pétition et suivi
Rentabilité d’un musée ? Pour l’investir dans le Coca-Cola ?
Réaction à « Des racines et des ailes » sur le musée Quai Branly
Exposition virtuelle pour un musée imaginaire (André Malraux)
Histoire de peintures - Daniel Arasse -
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Transcription par Taos Aït Si Slimane de l’émission de France culture, "Répliques", par Alain Finkielkraut, du samedi 8 mars 2008, intitulée Malaise dans les musées avec les invités : Jean Clair, écrivain, essayiste et historien de l’art et Hector Obalk, historien d’art et critique.
http://www.fabriquedesens.net/Malaise-dans-les-musees-avec-Jean
Malaise dans les musées par Philippe Saunier [18-01-2008] http://www.laviedesidees.fr
Le désenchantement de Jean Clair[06/11/07] Françoise BENHAMOU
http://www.nonfiction.fr/article-197-le_desenchantement_de_jean_clair.htm
(4ème de couv.) > Le Louvre orphelin de la Joconde, Beaubourg déserté par ses Matisse, et demain, pourquoi pas, Orsay privé de Déjeuner sur l’herbe… Doit-on exporter nos collections nationales comme des produits laitiers ?
> Par cet essai, le fondateur de la très indocile Tribune de l’Art ne se borne pas à ressasser ses griefs. Il met en lumière les mutations de fonds que couve la polémique : le déclin des conservateurs en faveur d’énarques plus soucieux de profit immédiat que de conservation du patrimoine… L’évènement primerait alors sur la pérennité, l’effet d’annonce sur la connaissance. L’auteur ne veut s’y résoudre, et déploie à l’encontre de ses détracteurs une argumentation d’une précision implacable…
Lire l’interview de Didier Rykner sur ArtActu.com http://www.artactu.com/publication-le-spleen-des-musees-article00140.html
Voir aussi La Tribune de l’Art : http://www.latribunedelart.com/index.html
Sur le même sujet : Musées à vendre . Pétition et suivi
http://www.lesoukrepublicain.net/categorie-906717.html
Au sujet de Musée du "Quai Branly" dont il est aussi question dans le livre de Jean Clair :
Voir l’article de présentation sur le site "La vie des idées" : "Les musées, lieux hautement politiques " Un musée est un condensé d’histoire(s). Pas seulement celles des objets qu’il abrite, mais aussi de l’évolution des représentations du monde et de la frontière entre art et science. Ce constat est particulièrement prégnant lorsqu’il s’agit de donner à voir la diversité humaine, la culture des peuples d’autres continents. Telle est la démonstration que développe Benoît de l’Estoile dans Le goût des autres. http://www.laviedesidees.fr/Les-musees-lieux-hautement.html
Le musée du Louvre loue ses toiles … on exporte à l’étranger avant de penser à "exporter" en Province , a quoi bon développer des discours sur "les musées pour tous", "démocratiser l’art" quand la première préoccupation est de gagner de l’argent avec notre patrimoine . Voir dans La Tribune de l’art la dernière location du Louvre pour Véronne http://www.latribunedelart.com/Editoriaux/Editoriaux_2008/Editorial_Ferronniere_516.htm#complement
L’analyse de E. Gombrich (Art/Artiste/culture
Ernst Gombrich1909 - 2001 ;Professeur britannique d’histoire de l’art (d’origine viennoise) : Gombrich estime que le Beau et le Laid sont des principes incontestables et universels, comme le Vrai et le Faux. Ils ne varient pas au gré de l’Histoire ou des goûts personnels ; ce ne sont pas des valeurs relatives, mais absolues. On ne peut cependant pas découvrir le Beau spontanément. Il faut, selon Gombrich, passer par l’intermédiaire de la culture…
Extrait de "Les vrais penseurs de notre temps" de Guy Sorman, Fayard © 1989. à lire sur http://www.philo5.com/Les%20vrais%20penseurs/27%20-%20Ernst%20Gombrich.htm
LIENS
A propos d’histoire de l’art - autour de Daniel Arasse : HISTOIRE DE L’ART "Autour de Daniel Arasse -sept 08-
[1] Définition : PAMPHLET : Court écrit satirique, souvent politique, d’un ton violent, qui défend une cause, se moque, critique ou calomnie quelqu’un ou quelque chose.
[2] lire l’article L’absence de beau nuit au bonheur, la preuve ! -
[3] voir l’article : Histoire de l’art, E.H. Gombrich, notes de lecture -
[4] - Pétition « Musées à vendre » Musées à vendre . Pétition et suivi -